mercredi, 26 avril 2017|

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Jello Biafra - Tuons les pauvres

Figure légendaire du punk américain, l’ancien chanteur des Dead Kennedys tire plus que jamais à boulets rouges sur le gouvernement américain et ses complices à la tête de son nouveau et excellent groupe, la Guantanamo School of Medicine. Entre deux tournées françaises mouvementées (un idiot lui a fracassé un gobelet sur le visage à Bordeaux) et une carte blanche à l’Étrange Festival (de cinéma), le rebelle quinquagénaire nous dit tout le mal qu’il pense des yuppies et des enfoirés des dot coms.

Pourtant, on peut être punk et plus relou sur les conditions d’interview que Tom Cruise et Axl Rose réunis. C’est le cas du camarade Biafra. La semaine précédent l’entretien, on a la surprise de recevoir un email de son publicist (ou assimilé) qui nous prévient qu’il faut bien vérifier les piles de son recorder, et qu’en cas de panne, Jello ne recommencera pas ! On nous annonce aussi qu’il n’est pas question que Jello ralentisse son flow pour qu’on prenne des notes, ha, ha. Il faut aussi savoir de quoi on parle, hein, pour interviewer l’icône alternative. Sachez donc, bougres d’ignares, que le glorieux Jello chantait dans Dead Kennedys et surtout pas dans The Dead Kennedys (franchement, qui pourrait commettre une telle approximation ?). Enfin, Jello est bien sûr très fier et très heureux d’avoir participé à l’aventure DK, mais c’était il y a bien longtemps et ça serait pas mal qu’on s’intéresse avant tout à ses activités actuelles, nous recommande-t-on.

Notre rencontre avec l’intéressé commence au diapason. Le fauteuil qui lui est réservé (une capsule en plastique vaguement sixties, ou est-ce du pseudo-Courrèges ?) ne lui convenant pas, le punk über alles hèle de fort désagréable manière l’attaché de presse local pour qu’il lui apporte dare-dare un siège digne de son auguste fessier. L’intéressé s’exécute et, voyant le guérillero keupon enfin confortablement installé, nous commençons à poser nos questions (après avoir vérifié trois fois que notre recorder tourne, cela va de soi).

Quels souvenirs gardes-tu du concert qu’avaient donné les Dead Kennedys aux Bains Douches au début des années 80 ?

Jello Biafra : Ces souvenirs sont malheureusement très mauvais car les gens de la salle nous avaient traités comme des merdes absolues. On était venu faire la balance et ils avaient demandé qu’on paie 400 francs pour la faire ! Au moment de commencer, ils ont dit que si on ajoutait 400 francs de plus, ils allumeraient peut-être la console… Je n’ai jamais eu à faire face à un tel comportement merdique de gangsters à un autre moment de ma vie. J’ai ensuite découvert que les gens qui avaient un look « trop punk » n’avaient pas le droit d’entrer dans le club, ce qui fait qu’il y eut moins de public qu’il y aurait dû en avoir. De nombreuses personnes qui faisaient la queue n’ont finalement pas eu le droit d’entrer, comme ce pauvre gamin qui était venu spécialement de Hollande pour le concert et qui dut rester sur le trottoir parce qu’il avait l’air « trop punk »… Voilà ce que je garde comme souvenirs de cette salle, et je sais qu’il y a eu d’autres histoires dans le genre !

Tu as produit J’irai chier dans ton vomi, le dernier album studio de Métal Urbain (2006). Que représente ce groupe pour toi ?

Ils sont les parrains de cette tradition synth-punk française unique au monde qui rassemble des gens comme Charles de Goal, Ludwig Von 88 et, bien sûr, Bérurier Noir, mais il me semble clair que tout a commencé avec Métal Urbain.

Te souviens-tu de la première fois où tu as été énervé par le système ?

C’est peut-être le jour où l’on m’a demandé de laisser tomber mes couches pour aller aux toilettes. C’est souvent comme ça que ça commence... (Rires)

Tu as l’air d’être plus remonté que jamais…

Qui ne le serait pas ? Notre distributeur était un peu effrayé qu’on ait tellement la haine contre Obama. Franchement, comment peut-il se comporter comme il le fait ? Alors qu’il faudrait des mesures radicales comme celles prises par Franklin D. Roosevelt pendant la Grande Dépression, Obama se contente d’être le laquais des banques et de Wall Street. C’est probablement pour ça qu’il a le droit d’être président d’ailleurs… Il se trouve que j’ai une mémoire d’éléphant. Des gens utilisent leur mémoire pour stocker des données inutiles sur le sport, d’autres se souviennent des cours de la bourse. En ce qui me concerne, c’est la musique et le crime - et en particulier le crime en col blanc - qui mobilisent ma mémoire. Après tout, j’étais au collège quand le Watergate a eu lieu. J’étais déjà assoiffé d’infos quand j’avais cinq ans, et je me souviens toujours des noms de ce genre de criminels. Je suis capable de me rappeler que celui-ci a échappé à la justice quand il faisait partie du gouvernement Reagan, qu’il a occupé ensuite un poste avec encore plus de responsabilités sous Bush II et qu’Obama l’a gardé. J’arrive à supporter tout ça grâce à mon sens tordu de l’humour qui fait que, quelque part, tout ça me fascine. C’est pour ça, je pense, que j’ai grandi en m’identifiant aux méchants de Batman plutôt qu’aux soi-disant héros. Et je suis reconnaissant d’avoir un moyen d’exprimer mes sentiments. Il ne s’agit pas d’être seulement en colère mais d’offrir aussi des choses positives, d’évoquer des solutions et, oui, je suis vraiment reconnaissant de pouvoir transformer tout ça en musique et en spoken words plutôt que d’être le poivrot au bout du bar que personne ne veut écouter.

Que penses-tu de la façon dont San Francisco a évolué ces dernières années ?

San Francisco a été salement gentrifiée par les employés des dot-coms. Vers 1998-2002, les artistes, les gens de couleur, les fonctionnaires, les employés ont tous été expulsés de la ville et remplacés par les riches yuppies. C’est devenu vraiment dur de vivre à San Francisco (les loyers ont augmenté de 27% à S.F. sur ces trois dernières années, ndlr). Ce qui m’ennuie, c’est le manque de respect de ces gens qui se contentent de cracher leur fric partout. Il leur arrive de dépenser des fortunes pour acheter des photos des punks de la première génération. Quand je vois ça, je suis vraiment énervé. Et dire que certains de ces punks étaient mes amis et qu’ils sont morts ! Dans le même ordre d’idée, les yuppies croient rendre hommage au Summer of Love en achetant des centaines de dollars un vieux poster du Fillmore dans une boutique pour touristes… Je ne sais pas ce qu’ils espèrent obtenir en se comportant comme ça, mais il ne s’agit certainement pas de musique ou de culture.

Tu n’as pas envie de déménager ?

En fait, j’ai tellement de disques que ça serait un cauchemar. La dernière fois déjà, ça avait été horrible et c’était en 1992… J’irais bien à la montagne. Je viens du Colorado, je suis un montagnard, mais je dois être dans une ville qui bouge. Et, bien qu’une grande partie des activités culturelles a été déplacée de l’autre côté de la baie, à Oakland, à cause de la yuppification, il se passe encore beaucoup de choses et, quitte à vivre dans une ville, autant que ça soit San Francisco, non ?

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Certes. D’ailleurs, on dit que les temps sont durs pour ton label Alternative Tentacles, qu’il perd de l’argent…

Oui, comme la plupart des labels. La seule raison pour laquelle nous ne l’avons pas arrêté est que je suis trop fou pour le faire et que je suis toujours autant qu’avant un fan de musique qui aime publier des groupes inconnus. Il y a aussi le fait que j’ai besoin d’un label pour mon propre travail et qu’il n’est pas question qu’un crétin de bureaucrate me dise ce que je dois faire, que mon travail est trop négatif ou que je ne suis pas assez mignon pour MTV… Je préfère donc continuer à faire du bruit et emmerder les gens, mais oui, c’est beaucoup plus dur depuis que les anciens membres des Dead Kennedys sont devenus si avides qu’ils ont fait appel à de grosses boîtes d’avocats pour me traîner en justice en m’accusant de les avoir arnaqués, ce que je n’avais pas fait (Jello Biafra a perdu le procès qui l’opposait aux autres Dead Kennedys, un jugement confirmé en appel, ndlr). Ils se sont servis du système judiciaire pour voler le catalogue des Dead Kennedys et le faire sortir d’Alternative Tentacles. En plus, ils donnent des concerts un peu partout et utilisent ma photo sur les pubs en disant qu’il s’agit des Dead Kennedys, ce qui est faux. Donc, il est évident que sans le catalogue des DK, Alternative Tentacles a beaucoup plus de mal à vivre.

Et il y a aussi le fait que, avec la crise, de moins en moins de gens peuvent se payer des disques. Le téléchargement nous a aussi fait beaucoup de mal, mais que doivent faire les gens quand ils n’ont pas d’argent ? C’est une épée à double tranchant : les gens pensent que la musique et l’Art devraient être gratuits et que les artistes ne devraient rien toucher pour leur travail à moins d’être des trous du cul avides, alors qu’en fait, ce sont les yuppies des dot coms qui se font des centaines de milliers de dollars. Cette situation me rend fou… La moindre des choses serait que les gens, au lieu de télécharger tout l’album, se limitent à leur chanson préférée. En l’envoyant à leurs amis, ils leur donneraient peut-être envie d’acheter le disque, ce qui aiderait les artistes. Ce sont les indépendants qui souffrent le plus. Ça m’est complètement égal que les gens téléchargent de la musique de Warner, Sony ou Universal parce que ces majors vont tellement loin en matière d’arnaque de leurs artistes et qu’elles ont une armée d’avocats, que je sais qu’elles trouveront toujours un moyen de s’en sortir. Par contre dans l’underground, des tas de labels et de groupes alternatifs n’ont pas survécu…

Comment écris-tu tes textes ?

Je n’écris pas sur ordinateur, je veux être le moins possible en contact avec les ordinateurs. J’ai d’autres méthodes pour écrire mes textes et mes chansons. En fait, je ne m’inquiète pas des textes tant que je n’ai pas terminé la chanson. J’enregistre des mélodies et, en parallèle, j’écris tout ce qui me passe par la tête. Quand j’adapte un texte à une chanson, il est fréquent que je doive sacrifier des paroles intéressantes car j’écris beaucoup. Pour White People and the Damage Done, qui est un album concept contre le banksterism de Wall Street, j’ai dû sabrer un paquet de paroles cools, probablement plus que je n’en ai jamais laissé de côté pour aucun de mes projets. Je vais voir si je peux les récupérer pour les transformer en spoken words.

Sur scène, tu te comportes autant en chanteur qu’en acteur…

C’est en partie naturel. Dans ma famille, des gens parlent avec leurs mains comme, paraît-il pas mal de Français. J’ai un nom français (Éric Boucher, ndlr) bien que je ne sois pas d’origine française. Je suis un Américain pure souche sans ancêtres cools, pas même un voleur de chevaux pendu au XIXème siècle ! J’ai fait pas mal de théâtre quand j’étais ado. J’ai eu la chance d’avoir des professeurs durs qui ne voulaient pas qu’on répète des pièces du genre Santa Claus meets the Werewolf at the Christmas Prom. Par exemple, j’ai aimé jouer Scrooge et le rôle de Boris Karloff dans Arsenic et vieilles Dentelles. Je ne suis pas bon avec les héros mais je me débrouille plutôt bien quand il s’agit d’incarner des méchants et des gens louches ! (Hilare) Les vieux groupes punks de San Francisco n’étaient pas théâtraux, et je me suis dit que je pouvais combler un manque. Je ne voulais pas utiliser de trucages ou de serpents comme Alice Cooper, seulement mon corps. Il m’arrive d’utiliser ce que le public jette sur scène, mais en règle générale, je ne me sers que de mes mains. Ce n’est pas toujours facile de changer de personnage d’une chanson à l’autre. Je peux passer d’un mec du Pentagone dans Kill the Poor à un sadique pour Bleed for Me, puis à un idiot qui se nourrit de magazines people dans Hollywood Goof Disease et à un corrompu de base dans Brow Lipstick Parade. Ça rend les concerts un petit peu plus intéressants et peut-être un peu plus uniques…

Je me suis rendu compte que ce jeu scénique avait une influence énorme sur la façon dont j’écris mes paroles. Quelque part, c’est comme si je peignais, et tout ça m’a rendu extrêmement conscient de la production. Matt Kelly, l’ingénieur du son avec qui je travaille depuis longtemps et qui travaille surtout dans le hip-hop, a dit à un magazine que je travaillais plus comme un réalisateur de films que comme un musicien. L’atmosphère et l’ambiance sont tout. Tant pis, si on n’entend pas clairement un instrument, je suis avant tout préoccupé par l’impact du morceau.

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Quels sont tes critères pour sélectionner un groupe dans ton label ?

Je ne juge pas la plupart des musiciens selon des critères politiques. Je veux de la musique qui m’éclate. Elle ne doit pas forcément être bruyante pour le faire, je pense par exemple à la première fois que j’ai écouté 16 Horsepower, je n’avais jamais rien entendu de tel. Je ne m’imagine pas pouvoir discuter sereinement politique avec Jerry Lee Lewis… Pourtant, quand j’écoute certains groupes punk ou garage, je peux dire s’ils ont ou pas du Jerry Lee en eux… L’esprit du rock’n’roll avait largement disparu dans les années 70, mais heureusement, le punk l’a ranimé.Si je devais conseiller des groupes, mon premier réflexe serait de citer des groupes de mon label comme Citizen Fish ou Death Hymn Number 9. Si vous aimez The Oblivians ou le tout premier album des Dwarves, vous aimerez Death Hymn… Je n’achète pas les disques pour les posséder mais parce que je veux les écouter. J’aime les surprises, les accidents magiques. J’achète un disque parce que j’ai une intuition qui me dit qu’il sera intéressant. C’est pour ça que la musique ne m’a jamais ennuyé. Je ne supporte pas les gens qui disent (il prend une voix de snob, ndlr) « Ooooh, il n’y a plus de bons groupes depuis les années 80, depuis que Darby Crash est mort… » et tout ce genre de conneries. Hé les mecs, laissez tomber vos drogues et votre alcool, sortez de votre putain d’appartement et allez voir des groupes au hasard ! Allez voir s’ils sont cools, vous aurez forcément des surprises ! Une musique peut avoir mille ans, elle sonnera toujours neuve à mes oreilles si je ne l’ai jamais écoutée. De cette manière, je ne suis jamais à court de nouvelle musique.

Quels conseils donnerais-tu à un groupe qui débute ?

(Il réfléchit un moment puis parle posément, ndlr) Je dirais : préparez-vous à travailler durement et à connaître des déceptions. Si le groupe commence à décoller, soyez conscient que vous avez de la chance et sachez utiliser cette chance. Ne plantez pas tout en vous défonçant ou en vous prenant pour Johnny Thunders ou GG Allin. Quels que soient leurs accomplissements, au bout du compte, ils sont morts. Et la survie est la meilleure des revanches – demandez donc à Iggy Pop. Au-delà de ça, jouez de la musique parce que c’est ce que vous voulez faire et pas parce que c’est ce que vous voulez faire comme carrière. Peu de gens arrivent à en faire leur carrière et ils doivent se battre comme des malades… Quand vous commencez à décrocher des concerts dans d’autres villes que la vôtre, allez-y petit à petit au départ pour être certains que tout le monde s’entendra bien dans le van en tournée. Et si vous voulez intéresser un fan de musique comme moi, criez fort et essayez de faire ce qu’il faut pour ne pas sonner comme des millions d’autres groupes.

Source : Brain Magazine du 12/07/14 (Avec les vidéos)


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