mercredi, 29 mars 2017|

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Jello Biafra, citizen punk

LUFF Satiriste, icône punk et militant altermondialiste, l’ancien leader des Dead Kennedys s’est vu confier une carte blanche par le festival underground lausannois.

Il est au punk ce que Chomsky est à la gauche : une conscience, un empêcheur de penser en rond. Son pseudonyme associe un symbole de la malbouffe (Jell-O, un dessert gélatineux américain) à l’un des plus sanglants conflits d’Afrique postcoloniale, celui du Biafra, province du Nigeria victime d’un génocide à la fin des années 1960. Un choix à l’image de celui qui est passé maître du collage irrévérencieux. Né Eric Reed Boucher à Boulder, Colorado, en 1958, Jello Biafra a fait parler de lui pour la première fois en se lançant dans la course à la mairie de San Francisco, en 1979, à l’âge de 21 ans ! Comme Coluche en France, il n’a d’autre objectif que de railler le petit cirque de l’establishment. L’hymne de sa campagne ? « California über alles », morceau emblématique de son groupe punk hardcore, les Dead Kennedys.
Ces derniers se sont séparés en 1986, mais Jello Biafra reste une icône de l’underground. A 55 ans, il se partage entre spoken word (mi-conférence mi-stand-up), rôles dans des films foutraques et fauchés, édition d’autres artistes sur son label Alternative Tentacles, et un cycle albums/tournées dans lequel il s’est relancé avec fougue en 2008, en assemblant un nouveau groupe. The Guantanamo School of Medicine est composé de vieux briscards de la scène punk avec lesquels il confirme, lors de concerts incendiaires, sa réputation d’animal scénique – même si la silhouette effilée de jadis a fait place à l’embonpoint et aux tempes grisonnantes.

POLEMISTE EN CAMPAGNE
Quand le Lausanne Underground Film & Music Festival (LUFF) lui donne carte blanche, il ne se fait pas prier. Et s’il joue au chat et à la souris avec la presse, faisant mine de se prêter au jeu de mauvaise grâce, il se détend quand nous nous rabattons sur le sous-sol de la Cinémathèque suisse. Là, au milieu des bobines de films 35 mm, devant une assiette de couscous végétarien, il devient intarissable, appuyant son propos à la manière d’un polémiste en campagne.
On le lance sur le sujet des médias indépendants (forcément) et c’est pour s’entendre citer tous les titres dévorés par ce boulimique d’information. « Mother Jones, The Nation, The Progressive, mais aussi le Wall Street Journal et les organes de la droite extrême et religieuse, car on y apprend un tas de choses. Bien entendu, ça devient effrayant quand la propagande enfle sur l’Irak, l’Iran ou la Syrie. La guerre est inévitable ! On n’a pas d’autre choix que d’y aller ! Même CNN le martèle à longueur de journée. No way ! »
Antiguerre, anticapitaliste et engagé aux côtés du Green Party, Jello Biafra a été de toutes les grandes mobilisations « alter » : Seattle 1999 (sommet de l’OMC), Québec 2001 (sommet des Amériques) et plus récemment Occupy ! à San Francisco, sa ville d’adoption. Le titre du premier album de Guantanamo School of Medicine, The Audacity of Hype, détournait le titre du livre d’Obama The Audacity of Hope : accorde-t-il du crédit au président pour avoir renoncé à bombarder la Syrie ? « Obama est un beau parleur, mais il n’a pas l’étoffe d’un leader. Regardez son incapacité à tenir tête au Congrès, alors qu’un amendement de la Constitution l’autorise à relever le plafond de la dette. Sa réforme de la santé, très insuffisante, a montré combien il était prêt à céder aux lobbies des assureurs, des chaînes d’hôpitaux privés et de l’industrie pharmaceutique, que vous connaissez bien en Suisse. Vous trouvez Obama cool ? Etudiez ses votes en tant que sénateur, son bilan est parmi les pires des démocrates ! »

CIBLE DE MADAME GORE
A force de taper sur son pays, Jello Biafra, à l’instar d’un Jean Ziegler, s’est vu intimer maintes fois d’aller voir ailleurs. « Mais je ne peux vivre qu’aux Etats-Unis. J’ai besoin des grands espaces, des montagnes. Et ce n’est pas ici, en Europe, que je trouverai de la bonne nourriture mexicaine ! » Le virus de la contestation, il l’a attrapé dans son salon. « Quand j’étais gosse, mes parents ne cachaient pas la réalité. Les soldats mutilés du Vietnam, les émeutes raciales, tout passait à la télé à l’heure du souper. J’ai vu Lee Harvey Oswald se faire descendre en direct, le mur de Berlin se construire... Vers 10-11 ans, j’étais plus radical que mes parents ! Les gens de mon âge n’ont plus aucun souvenir du Vietnam ou du Watergate, moi si, je m’en souviens très clairement. »
Jello Biafra a emprunté la voie du rock politique et caustique, ce qui lui a valu son lot de tracas. Dans les années 1980, il était le cauchemar des républicains, de la « majorité morale » et du PMRC, ce groupe de pression emmené par Tipper Gore – alors épouse du futur vice-président démocrate –, qui persécute les artistes de rap et de heavy metal en leur imposant le fameux autocollant « explicit lyrics ». L’album Frankenchrist (1985), distribué avec un poster surréaliste signé H.R. Giger exhibant des rangées de vulves pénétrées par des verges, attire sur les Dead Kennedys les foudres de la censure. Biafra subit une perquisition et mène le combat dans les médias pour défendre la liberté d’expression : en 1990, aux côtés du rappeur Ice-T, il prend Mme Gore à partie dans le show d’Oprah Winfrey – morceau d’anthologie à visionner sur internet.
Mais le pire ne vient pas toujours de l’ennemi. Episode traumatisant, cette querelle judiciaire avec ses anciens partenaires des Dead Kennedys. Une sombre histoire de partage des royalties. Biafra n’exerce plus aucun droit sur le groupe, qui est reparti en tournée sans son leader charismatique. « Ma pire erreur a été de leur faire confiance. La situation ne cesse d’empirer. Ils ont un manager qui prétend être le mien et qui est apparemment un chrétien de droite. Ils m’ont même fait des ponts d’or pour les rejoindre, mais ça n’arrivera pas. A moins qu’ils corrigent tout le mal qu’ils ont fait, ce qui est très improbable. » Qu’importe car Jello Biafra n’a pas besoin du passé pour prospérer. Ses tournées font salle comble et le voilà invité à présenter ses films préférés au LUFF (un thriller politique hongkongais, une bizarrerie surréaliste allemande, un conte pour enfants des fifties, un docu sur l’artiste schizophrène Wesley Willis, et The Widower avec lui-même). Dans un coin de sa tête se mijotent ses futurs outrages. « Si j’en fais trop ? Au contraire, pas assez ! J’aime la provocation, le sabotage, le canular, la guérilla théâtrale. J’espère que les jeunes qui viennent me voir réalisent que cela a plus de valeur qu’un vieux groupe reformé. »

Source : Le courrier du 19/10/13 par Roderic Mounir


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