mercredi, 29 mars 2017|

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Merde in France

Loin d’être à la traîne, l’Hexagone fut un épicentre de la rébellion punk, dès 1976. Une compilation anglaise et deux chercheurs se penchent sur un phénomène à l’origine de la scène alternative.

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Metal Urbain, sans doute le plus radical des groupes punk de la première vague française. En bas : Marc Zermati, Asphat Jungle (avec M.Z.) et l’affiche du festival punk de Mont-de-Marsan 1976.
ERIC DEBRIS / SKYDOG

Les punks ont eu beau scander No Future, le phénomène (ne parlons pas de mouvement) refuse de rendre l’âme. Après la débandade prématurée des Sex Pistols en 1978, le punk, guère plus qu’une version plus turbulente du rock’n’roll, s’est réincarné dans la new wave et le hardcore. Au-delà de la musique, sa posture transgressive a durablement essaimé dans les arts graphiques, la mode, la presse, la littérature, le cinéma.

On célèbre donc depuis quelques mois les 40 ans de l’éclosion du punk. L’occasion d’expositions et de publications tous azimuts, et pour Joe Corré, d’un coup d’éclat : la semaine dernière à Londres, le fils de Malcolm Mc­Laren (manager des Sex Pistols) et de la styliste Vivienne Westwood a immolé en public ses archives familiales évaluées à plusieurs millions de dollars. Table rase, une fois pour toutes ? Salué par certains comme le geste punk par excellence, le happening a surtout laissé perplexe.

A la Philarmonie de Paris, un groupe de chercheurs vient de consacrer un colloque à quarante ans de punk français. Car l’« Hexagone », que Renaud conchiait en 1975 dans l’une des ses chansons les plus virulentes – punk ? –, loin d’être en retard, s’est même avéré en avance sur le phénomène. La France de Giscard s’ennuyait, l’essoufflement des idéaux hippies ouvrait un boulevard à des expressions plus cyniques et désabusées. C’est la thèse qu’accrédite à sa manière la compilation de l’excellent label londonien Soul Jazz, Les Punks : The French Connection. The First Wave of French Punk 1977-80. Un hommage britannique au punk français, juste retour des choses ?

Guy Debord et Mai 68

« Au commencement, il y a ces groupes que j’ai découverts quand j’étais ado et que j’adore, Metal Urbain ou Marie et les Garçons », explique Stuart Baker, gratifiant les patronymes français d’un accent tout british. Ces disques, le boss de Soul Jazz les a spontanément rangés à côté de ceux des Clash ou des Damned. « Plus tard, j’ai voulu savoir d’où venaient ces groupes, quelle influence les idées de Guy Debord et de Mai 68 avaient eues sur eux, dans la mesure où elles ont marqué les punks new-yorkais et britanniques, lesquels ont musicalement influencé les Français. Cette dynamique m’intriguait.

Les Punks : The French Connection offre un tour de l’Hexagone en dix-neuf brûlots. Si la plupart des groupes sélectionnés sont ancrés dans le rock’n’roll (Asphalt Jungle, Dogs, Warm Gun, les Olivensteins), d’autres lorgnent la pop et la new wave (Kas Product, Charles de Goal, Marie et les Garçons). Curiosité du lot : Gazoline, et son chanteur Alain Kan, une énigme à lui seul. Chanteur de cabaret dans les sixties, côtoyant Gainsbourg et Barbara, il est foudroyé par l’androgynie sulfureuse de Bowie et vire rocker glam, puis punk, publiant deux 45 tours sombres et hargneux avec Gazoline (sur le premier simple, la guitare est tenue par un certain Fred Chichin, futur Rita Mitsouko). L’épilogue est tragique puisque Alain Kan disparaît un beau jour de 1990 dans une bouche du métro parisien pour ne plus réapparaître...

Quant au groupe Metal Urbain, il affiche sur « Paris Maquis » un radicalisme anarchisant qui tranche avec l’apolitisme des premiers punks. Sur une musique clinique et brutale (guitare sursaturée, boîte à rythmes, scansion exaspérée), le chanteur Eric Debris attaque frontalement l’Etat bourgeois « fasciste ». Loin de se contenter d’une rébellion « no future » sans lendemain, Metal Urbain annonce la vague du rock alternatif des années 1980-1990, celle de Bérurier Noir, Parabellum, Ludwig von 88, Les Garçons Bouchers, La Mano Negra...

Le temps de la défonce

Etudiant en voyage à Paris en 1977, Jello Biafra, futur leader des Dead Kennedys et figure du punk américain, tombe à la renverse en découvrant Metal Urbain : « J’ai adoré le synthé hurlant et les paroles énervées en français. Je ne comprenais pas, mais ça a complètement détruit l’idée que le français ne pouvait coller au rock. » Pourquoi chanter en français ? « Pour que les Américains ne comprennent pas ! » rétorque à l’époque Eric Debris, parti depuis vivre... au Texas, non sans avoir publié sa biographique de Metal Urbain, Un bon hippie est un hippie mort...

« Il est temps d’écrire cette histoire, car ses pionniers sont en train de disparaître », jugent Solveig Serre et Luc Robène, organisateurs du colloque de Paris et responsables scientifiques d’un numéro spécial de la revue Volume, consacré à « La scène punk en France (1976-2016) ». Musicologue et pianiste venue du baroque, Solveig Serre précise son intérêt pour le punk : « Au XVIIe siècle, la musique est vécue de manière très populaire, on avait le droit de faire du bruit, de circuler à sa guise. C’est au cours du XIXe siècle que se produit une civilisation des mœurs. Pour renouer avec les émotions brutes, il faut se tourner vers le punk, vecteur d’une contestation à la fois musicale et sociale. »

Pluriel et décentralisé (Le Havre, Toulouse, Lyon ou Bordeaux sont autant d’épicentres), le punk français prend racine dans le rock pour mieux le dépasser : « Il s’agit de s’opposer à la musique psychédélique des hippies et au rock progressif, aux formats longs produits par des musiciens virtuoses, analysent Solveig Serre et Luc Robène. Le punk retourne aux sources du rock des fifties, les morceaux dépassant rarement deux minutes trente et ne nécessitant pas de grande maîtrise technique. » La défonce n’y est pas étrangère : « On joue vite car la musique dure le temps du trip. Les punks ont troqué le LSD contre le speed, ou une héroïne de mauvaise qualité... » Quelques combattants resteront sur le carreau.

Qui influence qui ?

L’idée française de rébellion et d’avant-garde, qui court de la Révolution française à Mai 68 en passant par le lettrisme, le surréalisme et le situationnisme, excite depuis toujours l’imaginaire, notamment anglo-saxon. Couplé à un dandysme par ailleurs aussi bien frenchie que britannique. Qui donc influence qui ? C’est l’une des questions qui intéressent un label de réédition comme Soul Jazz : « Je baigne dans les musiques afro-américaines depuis une vingtaine d’années, note Stuart Baker, mais je reviens progressivement à mes premières amours. Pour moi, il n’y pas de contradiction. Style musical mis à part, les mêmes qualités se retrouvent chez Metal Urbain et John Coltrane : la recherche sonore, l’intégrité, la volonté d’abattre les cloisons. » Patti Smith a commencé par réciter Rimbaud, les premiers punks ont lu les auteurs situationnistes : « La musique de New York est entrée à Paris, mais les idées ont fait le voyage inverse. »

Les cloisons, en France, étaient peut-être plus résistantes qu’ailleurs. « Les punks français ont dû se positionner par rapport à deux grandes traditions, a priori contradictoires, celles du rock’n’roll et de la chanson française, souligne Stuart Baker. Des questionnements qui ont débouché sur des approches hybrides et novatrices. »

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Marc Zermati : itinéraire d’un moderniste
Si Paris a été l’un des pivots d’une triangulation avec New York et Londres, c’est notamment grâce à des figures comme Michel Esteban et Marc Zermati. Le premier, étudiant en arts graphiques, s’est offert un trip initiatique à la Kerouac sur les routes étasuniennes, avant de poser ses valises dans la Grosse Pomme en 1974. Il y découvre l’effervescence des clubs CBGB’s et Max’s Kansas City où Patti Smith, Television, The Heartbreakers, les Ramones, Talking Heads et Blondie reformulent la grammaire vieillissante du rock. De retour à Paris, Esteban ouvre la boutique Harry Cover, où l’on trouve des t-shirts, des livres, de la presse underground. Quant au magazine Rock News lancé par Esteban, il documente l’éclosion des scènes punk de New York et Londres.

Marc Zermati, de son côté, tient l’Open Market aux anciennes Halles, dès 1972. Il y vend des disques, des affiches, de la littérature rock. Y convergent tous les acteurs du renouveau musical, dont Patti Smith, le critique rock Nick Kent et Malcolm McLaren, futur manager des Sex Pistols. « La France n’avais jamais été très rock, mais pendant deux ou trois ans, on a tenu le haut du pavé », témoigne Marc Zermati. Son label Skydog est diffusé outre-Manche et le festival qu’il monte avec des complices, en août 1976 à Mont-de-Marsan dans les Landes, devient le premier festival punk de l’histoire. Eddie and the Hot Rods, Dr Feelgood et Pink Fairies, rockers anglo-saxons traditionnels, y côtoient un seul groupe punk (The Damned) et les valeurs montantes de la scène française, Bijou et Little Bob Story. L’édition 1977 remet ça avec The Clash, The Damned et des débutants, The Police, au son encore très cru.

Des bus de jeunes anglais et espagnols affluent, la presse et la télévision se penchent sur le phénomène. Mais Marc Zermati tempère la légende : « Si tous les gens qui affirment être allés à Mont-de-Marsan y étaient vraiment, on le saurait ! La deuxième édition s’est finie dans la débâcle financière, des types sont partis avec la caisse et j’ai dû vendre l’Open Market pour finir de payer les groupes. Mais ça ne m’a pas dissuadé de continuer ! »

Chanter en français

Le punk se diffuse aussi en France par les écrits d’Alain Pacadis (Libération), Yves Adrien (Rock & Folk) et Patrick Eudeline (Best). Ce dernier est chanteur et guitariste d’Asphalt Jungle. « Eudeline avait quelque chose de spécial, une attitude, même s’il chantait faux (rire). Le problème des groupes français, c’était surtout leur manque d’ambition. » Ce n’est donc pas le fait de chanter en français qui les a empêchés de s’exporter ? « Je ne crois pas, regardez Gainsbourg : les Anglais l’ont vite adopté. »

Marc Zermati continue à travailler sur des rééditions et des documentaires. Pas de retraite pour les punks ? « Je ne suis pas punk, je suis un moderniste ! » insiste ce fan de rock’n’roll, de blues et de jazz, qui a fréquenté Max Ernst et les poètes Beat. Son érudition et sa vision, il les mets sur le compte de ses origines pied-noir : « Quand j’ai quitté l’Algérie par bateau, je me suis considéré citoyen du monde, sans attaches. Arrivé à Londres en 1963, je me suis passionné pour le blues et le jazz. Je suis resté un Mod. » Un dandy qui ­revendique la parenté du punk français, ce qui lui vaut forcément quelques inimitiés. RMR

Source : Le Courrier du 02/12/16 par Roderic Mounir


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